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AIRBNB OU L'ILLUSION DU PARTAGE



Article paru dans Les Echos.fr

 

Si Airbnb se revendique comme une plateforme communautaire qui relève de l'économie de partage, il s'agit en réalité d'un site de location de logements qui repose sur une économie de rentiers.

 

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Airbnb, la plateforme communautaire de location d’hébergements touristiques, est devenu l’emblème de l’économie du partage. Son fondateur Brian Chesky se veut animé d’une tonne de bons sentiments quand il déclare : « J’imagine un monde où les gens ne vivent pas pour posséder de nouveaux biens, mais pour les partager ». Mais que cachent véritablement ces belles paroles ?

 

Partage ou location ?

 

L’économie du partage tire son nom de l’appellation américaine donnée à cette « nouvelle économie » : la sharing economy, également traduite par économie collaborative. Le terme de partage induit en effet des valeurs positives, bienveillantes, humanistes. Mais qu’en est-il vraiment ? To share, « partager », implique de posséder en commun un bien. Dans le sens commun, quand on partage un bien, on perd la propriété de la part cédée.

 

Or pour l’essentiel, les entreprises de l’économie du partage ont des modèles qui reposent sur le partage de l’usage d’un bien et non de sa propriété. Et si le partage de l’usage se fait contre rémunération, pourquoi ne pas appeler cela de la location ? En effet louer signifie concéder contre paiement l’usage de quelque chose dont on est propriétaire. Mais le terme de location est moins noble et plus mercantile, et renvoie à une économie de marché classique.

 

Une économie de rentiers

 

Cette économie de la location contribue à enrichir les propriétaires de biens, car on ne peut partager l’usage que de ce que l’on possède. De plus en permettant aux propriétaires de tirer plus de profit du bien qu’ils possèdent, on favorise inévitablement l’augmentation du prix du bien. On peut illustrer ce propos avec l’exemple d’Airbnb à Paris. Parce qu’il a acheté ou parce qu’il loue son appartement cher, le Parisien va chercher à le louer ou à le sous-louer de temps en temps à des visiteurs de passage.

 

Mais du coup, ayant cette possibilité, il accepte de payer plus cher son appartement ou son loyer. Et contribue ainsi à entretenir des prix élevés sur le marché de l’immobilier parisien, que ce soit à l’achat ou à la location, et à favoriser au final les propriétaires d’appartements au détriment de ceux qui ne possèdent pas encore et qui voient les prix s’envoler.

 

Posséder plus pour gagner plus

 

L’économie du partage nous fait entrer dans l’ère du posséder plus pour gagner plus. C’est la rente, contre le travail. Le Parisien qui loue son appartement sur Airbnb pour pouvoir rembourser son emprunt, payer son loyer ou s’offrir un week-end en utilisant lui aussi les services d’Airbnb peut travailler moins et gagner plus. Sans compter les nombreux multipropriétaires qui ont fait de la location de meublés pour touristes leur revenu principal.

 

La plupart sont faciles à identifier sur le site, car ils ne proposent pas une seule, mais deux, trois, voire dix annonces ou plus. D’autres, plus habiles, affichent une annonce à leur prénom, la deuxième à celui de leur conjoint, la troisième à celui de leur fils… Dans tous les cas, il suffirait d’un tout petit peu de coopération de la part d’Airbnb pour identifier ces Parisiens qui agissent dans l’illégalité… Mais est-ce dans l’intérêt de la plateforme de se couper ainsi d’une partie de son offre ? Que penser donc plus globalement d’une telle évolution qui tend à développer une économie de rentiers plutôt qu’une économie basée sur le travail pour des personnes en âge de travailler et de produire ? 

 

Peut-on parler de partage sans redistribution ?

 

Il existe souvent une frontière étroite entre économie du partage et concurrence déloyale. Car beaucoup des services proposés échappent aux normes et régulations en place, mais viennent concurrencer des acteurs existants, qui sont eux soumis à une réglementation parfois très contraignante. Il en est ainsi des loueurs d’Airbnb par rapport aux hôtels et chambres d’hôtes officielles, d’Uber pop par rapport aux taxis et VTC… De plus, ces services engendrent des revenus dont beaucoup échappent à toute fiscalité : aucune partie n’est reversée à la collectivité. Comment peut-on parler de partage sans poser la question de la redistribution ? Certes, la communauté s’enrichit… mais la collectivité s’appauvrit.

 

Illustrons une nouvelle fois nos propos avec l’exemple d’Airbnb. Lors de la visite de Brian Chesky à la Mairie de Paris fin février, on a pu lire que le Conseil de Paris venait d'étendre la taxe de séjour aux meublés et aux chambres d’hôtes. C’est faux ! Les meublés et chambres d’hôtes ont toujours été soumis à la taxe de séjour à Paris, et les loueurs de chambres d’hôtes déclarés en Mairie comme l’exige la réglementation payent régulièrement cette taxe.

 

En revanche, la grande majorité des loueurs d’Airbnb ne sont pas déclarés et ne payent donc pas cette taxe ; d’où la solution retenue par la Ville de faire payer directement cette taxe à Airbnb. Certes, cette décision permettra à la Ville de Paris de récupérer plusieurs millions d’euros pour équilibrer son budget. Mais elle déresponsabilise les loueurs qui pourront continuer à exercer sans se déclarer, et sans déclarer les revenus tirés des locations. Or la perte la plus importante pour la collectivité, c’est l’impôt sur les revenus dégagés de l’activité de location… pas la taxe de séjour.

 

Une économie internet

 

Le développement de l'économie de partage repose sur la mise en relation entre vendeurs et acheteurs de services grâce à Internet. Or, être visible sur internet coûte cher et la prime aux plus gros est très élevée. Le risque de favoriser le développement de très gros acteurs avec des situations de monopoles ou d’oligopoles est donc réel. C’est particulièrement vrai dans le tourisme où les quatre champions américains Booking, Expedia, Tripadvisor et Airbnb trustent systématiquement les premières places sur les moteurs de recherche. C’est pourquoi la question de la fiscalité des revenus que ces acteurs tirent de leur intermédiation doit elle aussi être posée. Or sera-t-on vraiment surpris d’apprendre que la taxation des profits réalisés par Airbnb sur ses activités en France nous échappe elle aussi, la société encaissant les paiements des clients étant domiciliée en Irlande ?

 

Des rencontres plus virtuelles que réelles

 

Comme son nom ne l’indique pas, Airbnb n’est pas un site spécialisé dans le B&B, ou chambre d’hôtes. Sur la plateforme la quasi-totalité de l’offre est constituée d’appartements entiers à louer. À Paris les meublés représentent 88 % de l’offre d’Airbnb contre 12 % seulement pour les chambres. Et pour les appartements deux cas de figure dominent : soit le Parisien loue son propre appartement et le quitte pour y héberger des touristes ; soit on a affaire à un multipropriétaire qui loue plusieurs appartements.

 

Dans les deux cas, la rencontre tant vantée entre habitants et touristes est illusoire et les clés sont souvent récupérées chez un voisin ou un commerçant du quartier. Certes, il y a bien des échanges virtuels par e-mail pendant la réservation, mais pas de rencontre au moment du séjour, pas d’accueil personnalisé à l’arrivée, pas de petit déjeuner (comme c’est le cas en chambre d’hôtes). On est loin du discours de Brian Chesky qui vante les rencontres multiculturelles grâce à Airbnb.

 

En effet, si la chambre d’hôtes est vraiment un hébergement qui favorise les échanges et permet de belles rencontres, la location de meublé touristique permet au contraire le repli sur soi. On se retrouve entre soi le soir, dans son appartement, home far away from home, avec bien entendu le WiFi pour pouvoir rester en contact virtuel avec sa véritable home.

 

Pourquoi Paris est-elle la première destination Airbnb ?

 

Tout d’abord, parce que Paris est la première destination touristique au monde ; mais aussi pour des raisons relatives à l’évolution de l’hébergement touristique à Paris. Depuis 15 ans, le parc hôtelier s’est développé trop lentement par rapport à l’augmentation du tourisme. Et surtout il n’a cessé de monter en gamme et aujourd’hui l’hôtellerie de luxe (4 et 5 étoiles) représente plus du tiers de l’offre hôtelière : 29 000 sur les 81 000 chambres d’hôtel parisiennes en 2013 !

 

Aussi Paris, qui était une ville bon marché pour les touristes en 2000 est-elle devenue une ville chère. Paris avait donc un véritable besoin d’une offre alternative d’hébergements touristiques moins chers, permettant d'accueillir des touristes plus jeunes et moins riches. Cette offre s’était déjà bien développée, grâce à des intermédiaires proposant des meublés ou des chambres d’hôtes. Airbnb lui a donné une dimension bien supérieure en donnant l’idée à chaque Parisien de proposer son propre logement pour accueillir des touristes : succès garanti dans une période de ralentissement économique sans baisse des prix immobiliers.

 

Grâce à Airbnb Paris a pu accueillir plus de touristes, car auparavant certaines périodes de l’année étaient saturées (notamment en juin, en octobre ou en fin d’année). Et des visiteurs qui ne pouvaient pas ou plus se payer un séjour à Paris à cause de la flambée des prix hôteliers peuvent désormais le faire. On ne peut que se féliciter d’une telle évolution.

 

Quel avenir ?

 

Mais aujourd’hui, la courbe a été inversée. On est passé d’un marché saturé à un marché avec un trop-plein d’offres (plus de 30 000 annonces d’hébergements touristiques à Paris sur Airbnb !), où certains acteurs peinent à être visibles et souffrent, surtout s’ils exerçaient l’activité de manière professionnelle en attendant un revenu régulier, et non occasionnellement comme beaucoup de loueurs Airbnb qui se contentent de quelques nuitées occupées par mois pour boucler leurs fins de mois. L’équilibre se fera progressivement, mais entre-temps certains acteurs auront disparu.

 

Parmi les autres risques liés au développement fulgurant d’Airbnb à Paris, il faut citer les problèmes de cohabitation entre touristes et habitants. Paris est la ville qui a le plus d’offres d’Airbnb alors que Paris est beaucoup moins peuplée que Londres, New York… Ce qui implique que la concentration d’hébergements pour touristes dans les immeubles y est beaucoup plus élevée qu'ailleurs ; or cela pose de plus en plus de problèmes dans de nombreuses copropriétés. Et dans le Marais ou à Montmartre, quartiers très prisés des touristes, des immeubles voire des rues entières se vident de leurs habitants.

 

Il serait temps de mettre un terme au discours angélique sur le partage et de distinguer les activités marchandes comme Airbnb des activités vraiment solidaires que sont le couchsurfing ou l’hébergement contre service rendu. Le monde politique devrait absolument s’emparer du sujet, inventer régulation et fiscalité adaptée, et s’interroger sur les dispositions à prendre pour favoriser une redistribution des revenus issus de l’économie du partage.

 

Et pour ce qui est du développement d’Airbnb à Paris, la question peut être posée en ces termes : est-il normal et doit-on accepter qu’un Parisien ait besoin de quitter son domicile pour pouvoir y rester ? À méditer…

 

 

 

Christine Bokobza est présidente de la Fédération des professionnels parisiens de la chambre d'hôtes  

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